En perspective - 9 mars 2026

L’intelligence artificielle du futur sera locale, ouverte et frugale

Une tribune de :

  • Jérémy Lachal, Directeur Général de Bibliothèques Sans Frontières et Président de Kajou
  • Pierre-Carl Langlais, co-fondateur de Pleias, chercheur en sciences de l’information et de la communication et en humanités numériques, associé au médialab Sciences Po et directeur de R&D à l’institut OpSci.ai, institut d’études spécialisé dans la collecte et l’analyse des données numériques ;
  • Anastasia Stasenko, co-fondatrice de Pleias, maîtresse de conférences associée à l’université Sorbonne-Nouvelle

À l’occasion du sommet mondial de l’intelligence artificielle de New Delhi, un constat s’impose : l’avenir de l’IA ne se résume pas aux modèles les plus grands ni aux plateformes les plus centralisées. Les grands modèles de langage ont ouvert une ère nouvelle, mais ils ne constituent ni une fin en soi ni une réponse universelle aux besoins du monde.

Dans de nombreux contextes, ce sont au contraire des modèles plus petits, spécialisés, ouverts et entraînés sur des données locales qui produisent aujourd’hui les usages les plus utiles. L’Inde l’a compris en investissant dans des modèles multilingues et frugaux. En France et en Europe, des acteurs majeurs de la recherche et de l’open source font le même pari : celui d’une IA capable de fonctionner avec moins de données, moins d’énergie et plus de maîtrise.

Mais la contrainte de fond reste souvent la rareté des données ouvertes, accessibles et diverses. Certes, il faut des IAs qui fonctionnent avec peu, mais il est tout aussi crucial de collecter, structurer et partager des données locales, notamment pour les langues peu dotées et les contextes où les données existent mais sont peu accessibles ou non structurées.

Depuis plusieurs années, nous développons des systèmes d’IA conçus pour des environnements contraints, où l’accès à Internet est intermittent, où les langues locales sont largement absentes des grands corpus d’entraînement, et où les professionnels de première ligne ont besoin de réponses fiables, immédiatement mobilisables.

Dans le domaine de la santé communautaire en Afrique de l’Ouest, cette approche a donné lieu à des résultats particulièrement probants. Plutôt que de s’appuyer sur une génération de réponses en ligne, nous avons fait le choix de l’IA pré-générée. À partir des guides et protocoles officiels des ministères de la santé, des milliers de questions-réponses ont été produites, validées par des experts médicaux et embarquées directement sur des téléphones, sans nécessité de connexion Internet. Un modèle léger permet ensuite d’associer la question formulée par un agent de santé à la réponse la plus pertinente.

Les résultats observés sur le terrain sont sans ambiguïté. Plus de 92 % des réponses fournies par ces assistants ont été jugées pertinentes par leurs utilisateurs, sur des sujets critiques comme le paludisme, la vaccination ou la santé maternelle. Ces réponses sont souvent perçues comme plus fiables que celles de modèles généralistes, car elles sont contextualisées, formulées dans un langage accessible et systématiquement adossées à des sources identifiées.

Cette expérience rappelle une évidence trop souvent absente du débat public : l’efficacité de l’intelligence artificielle ne dépend pas de la taille des modèles, mais de leur adéquation aux usages réels. Dans de nombreux contextes, des systèmes sobres, spécialisés et maîtrisés ont un impact bien supérieur à celui de solutions généralistes, coûteuses et énergivores.

Alors que les grandes orientations de l’IA mondiale se dessinent, le sommet organisé en Inde offre une opportunité précieuse. Celle de reconnaître que l’avenir de l’intelligence artificielle passe aussi par des choix technologiques plus modestes en apparence, mais bien plus inclusifs. Investir dans des modèles ouverts, frugaux, multilingues et capables de fonctionner hors ligne, ce n’est pas renoncer à l’innovation. C’est, au contraire, lui donner une portée véritablement mondiale.

Depuis 2007, Bibliothèques Sans Frontières œuvre pour l’accès de toutes et tous à la connaissance dans une trentaine de pays dont la France.

L’ONG crée des espaces culturels et éducatifs innovants pour aller vers les personnes touchées par les crises et la précarité et leur permettre de continuer d’apprendre, de créer du lien et de (re)construire leur avenir.

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