Projets - 22 mai 2026

La bibliothérapie en Ukraine : lire pour se reconstruire

Porté par Bibliothèques Sans Frontières au sein d’un consortium européen, le programme Libraries of Emotions for Good déploie en Ukraine des espaces de bibliothérapie où les livres deviennent des outils pour mieux comprendre et apprivoiser ses émotions. Cette initiative entend faire de la lecture un levier précieux de soutien au bien-être psychologique.

Dans un pays profondément marqué par la guerre depuis 2022, cette approche prend une importance particulière, en offrant des espaces de réconfort et de reconstruction émotionnelle au sein des communautés touchées.

En février 2026, BSF a réuni douze bibliothécaires ukrainien·nes pour une communauté de pratique en bibliothérapie organisée à Kyiv, venu·es pour approfondir une approche devenue essentielle dans un contexte de guerre prolongée. Lors de la séance, un court texte centré sur la vie sur la ligne de front est lu collectivement. Au moment de la discussion, l’émotion affleure rapidement : quatre des douze participant·es se mettent à pleurer en évoquant leurs propres expériences de la guerre. Camille Popkoff, représentante pays de BSF en Ukraine, est présente ce jour-là.

« Le texte lui-même aurait pu sembler assez ordinaire en dehors de ce contexte », explique-t-elle. « Mais dès que les participant·es ont commencé à dire ce qu’il leur évoquait, il est devenu très fort. C’est impressionnant de voir l’impact que peuvent avoir les livres. »

La bibliothérapie repose sur l’usage de la lecture et de la littérature comme outils de soutien à la santé mentale et au bien-être émotionnel. Le terme apparaît en 1916 sous la plume de l’essayiste américain Samuel McChord Crothers, et se développe d’abord dans les hôpitaux militaires pendant la Première Guerre mondiale, où les livres sont utilisés pour aider les soldats à traverser leurs traumatismes. Depuis, la bibliothérapie s’est étendue aux écoles, mais aussi aux contextes humanitaires, en particulier là où l’accès aux soins psychologiques reste limité.

L’approche développée par BSF avec l’organisation française Love for Livres et plusieurs partenaires européens en Ukraine, en Pologne, en Lituanie, en Belgique, en Slovénie et en Tunisie repose sur un dispositif simple et reproductible, structuré autour de trois verbes d’action : comprendre, exprimer, transformer.

D’abord, comprendre : la séance de bibliothérapie commence par une mise en conscience émotionnelle, à l’aide d’outils comme la roue des émotions, afin d’aider chacun·e à identifier son état intérieur et à s’installer dans un cadre sécurisant avant la lecture. Puis exprimer : le texte lu collectivement devient un support de projection personnelle, ouvrant un espace de parole où les participant·es partagent ce que les mots éveillent en eux, entre souvenirs, émotions et résonances intimes. Enfin transformer : ces émotions sont prolongées par des activités créatives – écriture, dessin ou modelage – qui permettent de les mettre en forme, de les déplacer symboliquement et d’en amorcer l’intégration.

En Ukraine, le besoin de soutien psychosocial reste particulièrement fort. Entrée dans sa cinquième année, la guerre continue de fragiliser les communautés, tandis que l’accès aux services de santé mentale demeure limité, notamment en zone rurale. La stigmatisation freine encore, dans de nombreux cas, la demande d’aide. « Les gens sont très forts », souligne Camille Popkoff. « Mais cela ne veut pas dire qu’ils n’ont pas besoin d’espaces où ils peuvent être vus, entendus et soutenus. »

La bibliothérapie répond précisément à ce besoin en s’appuyant sur un lieu familier : la bibliothèque. Les participant·es n’y viennent pas en tant que patient·es ou victimes, mais en tant que lecteurs·rices – une posture qui facilite l’expression et réduit les barrières d’accès, à la fois pratiques et psychologiques. D’où l’importance de former les bibliothécaires à cette pratique : au-delà de leur rôle culturel, ils et elles deviennent des facilitateur·ices capables d’animer des espaces de parole sécurisants et d’adapter les séances aux réalités locales grâce à des guides pédagogiques conçus par le programme.

En partenariat avec l’Université de Gand, BSF participe enfin à des travaux de recherche sur la bibliothérapie dans le secteur culturel européen. Cette collaboration inclut le développement d’un outil d’intelligence artificielle capable d’identifier les émotions associées aux livres, afin d’aider les facilitateur·ices à mieux orienter les sessions. Les résultats de ces recherches sont attendus d’ici fin 2026.

Depuis 2007, Bibliothèques Sans Frontières œuvre pour l’accès de toutes et tous à la connaissance dans une trentaine de pays dont la France.

L’ONG crée des espaces culturels et éducatifs innovants pour aller vers les personnes touchées par les crises et la précarité et leur permettre de se divertir, de continuer d’apprendre et de rêver, de créer du lien et de (re)construire leur avenir.

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