Photographique d'Ousman à Palerme
Projets - 24 juillet 2018

Ansou, jeune Sénégalais à Palerme : « Cette bibliothèque, c’est un peu comme la vie »

« Ce ne sont pas des victimes. Ils ont traversé un continent à pied, parlent cinq ou six langues,
ont des projets très forts, sont pleins de ressources. C’est très rare, en Europe,
des gens de 18 ans aussi déterminés, motivés et tournés vers l’avenir… »

Alessandra Sciurba

Sénégal, Mali, Burkina Faso, Niger, Libye, Italie : le trajet d’Ansou a duré cinq ans. Cinq ans pendant lesquels il a enchaîné les petits boulots, en maçonnerie notamment. Cinq ans parmi lesquels il a été retenu six mois en prison libyenne ou bien travaillé « pour un vieux, gratuitement, en échange d’un lit ». Cinq ans durant lesquels il ne s’est jamais vraiment projeté.

Ansou n’a que dix-neuf ans. Jeune et déjà âgé. En septembre dernier, il échoue en Sicile, seul. Très vite, les cours d’italien, les rencontres et la bibliothèque. À l’ombre d’un pin, contre un muret en pierre, il raconte le rôle essentiel de l’Ideas Box dans son intégration à Palerme.

« Très peu de Siciliens nous voient comme des voleurs, des vendeurs de drogue ou des prostitués. Nous avons cette chance, je sais que ce n’est pas la même chose partout en Europe, à commencer par l’Italie. Quand tu arrives dans un pays étranger, la langue est la première chose que tu dois apprendre. C’est elle qui te permet de t’intégrer, de trouver un travail. À Palerme, si tu ne parles pas l’italien, c’est très difficile. Et surtout, tu dois étudier. Pour pouvoir communiquer avec les habitants, connaître la région, la culture et la ville dans laquelle tu es. » 

En mars 2018, Bibliothèques Sans Frontières installe sa première Ideas Box en Sicile, en partenariat avec le ministère de la Culture et la mairie de Palerme. L’objectif ? Travailler avec différents acteurs locaux pour favoriser l’intégration des jeunes exilés ; les outils numériques, jeux de société et livres sélectionnés de l’Ideas Box permettent l’apprentissage de l’italien ou l’écriture de lettres de motivation par exemple. Quatre mois plus tard, elle rassemble chaque jour une vingtaine de jeunes migrants, principalement Guinéens, Gambiens et Burkinabés. Et les projets se multiplient : atelier sur les représentations des migrants dans la presse européenne, production d’un court métrage et réalisation d’une carte touristique de Palerme.

Animée par une équipe de Bibliothèques Sans Frontières – Federica, Silvia, Ousman et Chiara –, l’Ideas Box est située au cœur de la friche industrielle réhabilitée Cantieri Culturali della Ziza, où sont entre autres présents l’Institut Français, le Goethe Institute, l’Académie des Beaux-Arts et l’unique cinéma public de la ville.

« J’ai rencontré mon ami Ousman en jouant au football, pas très longtemps après mon arrivée à Palerme. Depuis avril, il est médiateur à la bibliothèque : c’est grâce à lui que je suis là. Je me souviens de mon premier jour ici, j’étais un peu calme. J’observais beaucoup. Un jour, deux jours puis trois. Je viens maintenant tous les jours, je m’investis dans chaque activité : si je ne suis pas là, c’est que je suis malade.

Depuis que je fréquente cette bibliothèque, j’ai surtout amélioré mon italien. Beaucoup ne me croient pas quand je leur dis que je suis à Palerme depuis seulement dix mois. Certains de mes amis sont là depuis deux ans et parlent moins bien que moi. Depuis, la plupart d’entre eux font parfois plus d’une heure de bus pour venir. J’ai également appris à me servir d’un ordinateur. Je savais bien sûr aller sur YouTube mais je ne savais pas écrire un texte.

J’ai vu des bibliothèques à Palerme, mais celle-ci est unique. Avant tout car elle est pour tout le monde : elle n’est pas seulement réservée aux Italiens, aux jeunes ou aux migrants. Et surtout, c’est à toi de choisir ce que tu veux faire. Personne ne te forcera la main. Cette bibliothèque, c’est un peu comme la vie : des fois tu veux apprendre et travailler, des fois tu veux simplement rire avec tes amis. » 

Photo d'un atelier à Palerme

« Cette bibliothèque m’a beaucoup aidé. Grâce à elle, j’ai noué de nouvelles relations que je n’aurais jamais pensé avoir. C’est un lieu ouvert qui ne fait pas de différence. Nous sommes tous égaux ici : Gambiens, Guinéens, Ivoiriens, Sénégalais, Camerounais, Nigériens, Maliens… Quand on joue ensemble, il n’y a plus de nationalités !

Au Sénégal, les bibliothèques sont tellement différentes. Déjà, il n’y a pas tout ce matériel, comme les ordinateurs. Et puis si tu empruntes un livre, tu dois payer. Ici, c’est gratuit. Je souhaiterais avoir ce genre de bibliothèque dans mon pays. Tellement de gens veulent étudier mais n’en ont pas la possibilité. Il faudrait ouvrir ces bibliothèques partout.

J’ai arrêté l’école à 12 ans. Aujourd’hui, je veux juste étudier pour être médiateur culturel, et pourquoi pas travailler avec vous. Je voudrais faciliter la vie des gens, les convaincre de venir à la bibliothèque pour apprendre, leur faire plaisir. Susciter leur curiosité, leur intérêt. Vous m’avez aidé à faire beaucoup de choses. Et lorsqu’une personne t’aide, tu veux la remercier en retour. »

La Sicile, porte d’entrée de l’Italie, concentre 62% des arrivées d’exilés dans le pays alors même qu’elle enregistre un taux de chômage de près de 60% chez les jeunes. Avec les accords de Dublin, le rétablissement des contrôles aux frontières et la fin du programme de relocalisation, des milliers d’exilés sont aujourd’hui bloqués en Italie.

Ce à quoi Leoluca Orlando, le maire de Palerme, malgré la ligne ferme et populiste du ministre de l’Intérieur italien Matteo Salvini, oppose inlassablement un discours de solidarité. Il y a deux semaines encore, dans la revue Society, celui-ci témoignait : « Si vous me demandez combien il y a de migrants dans la ville de Palerme, je ne vous répondrai pas 80 000. Plutôt qu’il n’y en a pas. On ne fait pas de distinction entre les Palermitains qui sont nés ici et les Palermitains qui sont arrivés après leur naissance. […] Avec la présence de ces nouveaux habitants, Palerme ressemble de nouveau à ce qu’elle était au début du Xe siècle, au faîte de sa gloire, une époque où l’on entendait parler toutes les langues du monde sur les marchés du centre. Cela est de nouveau possible. » 

Photo de l'Ideas Box

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