Projets - 1 avril 2021

Un « instant, tout court » dans les gymnases parisiens

Chaque hiver, la Ville de Paris mobilise des gymnases publics pour mettre à l’abri les personnes sans domicile. Elles peuvent y manger un repas chaud, se doucher dans les vestiaires et dormir en sécurité sur des lits de camp. Avec l’Ideas Box que nous déployons dans ces gymnases, ils peuvent s’offrir un moment d’évasion grâce aux livres, aux jeux de société et aux films de la médiathèque. Les ordinateurs disponibles leur permettent aussi d’entreprendre des démarches en vue de leur réinsertion. Une parenthèse culturelle pour oublier la rue.

Ce soir-là, ils sont une trentaine d’hommes dans ce gymnase du 18ème arrondissement de Paris. Certains sont Français, d’autres demandeurs d’asile guinéens, polonais ou marocains. Quelques-uns travaillent comme agents de service ou en cuisine. D’autres patientent toute la journée, dans la rue ou le métro, pour pousser les portes du gymnase et s’abriter du froid la nuit.

Alexandre Belhassen, bénévole sur ce projet, raconte sa première rencontre avec l’Ideas Box et les hébergés dans le gymnase Madeleine-Rebérioux.

Paris, 24 février 2021.

La nuit, étonnamment chaude pour un mois de février, vient tout juste de tomber. Les lumières des rues avoisinantes, qui bordent la porte de la Chapelle, se tamisent les unes après les autres. Le rendez-vous a lieu au bout de cette ruelle : le gymnase Madeleine-Rebérioux.

Les grandes portes franchies, c’est une autre réalité qui s’impose à nous. L’immensité de l’espace, le tableau d’affichage des jours de match affichant l’heure, la lumière des spots artificiels sur le parquet un tantinet fatigué. Le cadre est posé. À peine arrivé, mon regard se dirige vers cette quarantaine de lits de camp disposés avec soin et séparés au centimètre près, contraints eux aussi au respect des mesures sanitaires. Des hommes de tous horizons habitent ce lieu de vie inhabituel. Les “hébergés” comme on les appelle ici.

18h – Pour la plupart d’entre eux, la journée fut longue, éreintante. Leur arrivée est un nouveau souffle. Le gymnase est devenu leur repère, leur maison éphémère pour l’hiver.

Montés à quatre épingles, les quatre modules de l’Ideas Box réalisés par le designer Philippe Starck s’affairent en coulisse. Les salariés et les bénévoles de BSF sont comme des artisans de l’ombre, reconvertis en chefs décorateurs pour l’occasion. Charlotte et Cyril ajustent les dernières retouches.

Le premier module de l’Ideas Box à faire son apparition est le module « Cinéma », en bleu. Il prend place à côté de la porte d’entrée, comme gardien du lieu. Ce soir-là sera diffusé un film d’Henry Hathaway, Le Porte-avions X, choisi par l’un des hébergés. Le second module est le module jaune, « Internet ». Muni de ses deux ordinateurs, il permettra aux hébergés de communiquer avec leurs proches malgré la distance physique ou l’incapacité à traverser les frontières. Impatient d’entrer en scène, le module « Jeux », vert, est l’un des plus attendus. Il regorge d’activités ludiques, fait monter la chaleur. Échecs, dés, puzzles, awalé, Blokus, dominos, Monopoly et tant d’autres. Je me ferai d’ailleurs ridiculiser au Scrabble…

Le dernier module, orange, enfin : la « Bibliothèque » où les classiques de la littérature française côtoient leurs amis étrangers et les romans d’aventure. Elle parle de nombreuses langues, rompt les barrières physiques des frontières, peut conquérir avec ses bandes dessinées, ses romans arabes, africains et sud-américains. Et puis je distingue quelques trésors cachés : un vieux guide de Paris, Dracula de Georges Bess et une plongée dans l’enfer de la mafia napolitaine avec l’œuvre de Roberto Saviano.

Les lumières changent de direction. Les regards marqués par les fracas de la vie s’illuminent enfin ; cet instant d’évasion est le leur. Ils peuvent évacuer ces longues journées solitaires.

22H15 – Après une partie d’échecs enflammée, quelques Puissance 4 et de longues minutes à débattre sur le meilleur film français de la dernière décennie, l’Ideas Box quitte la scène. L’un après l’autre, les modules regagnent leur habitacle pour la nuit, leur place en coulisse. Dignement, en silence.

22H30 – Je me dirige vers la sortie, regarde une dernière fois l’immensité de ce gymnase, échange quelques mots avec un hébergé avant qu’il ne regagne son lit de camp. Les mines sont mélancoliques. Il faut se dire au revoir.

En fermant les portes du gymnase et en marchant le long de cette ruelle, je repense à l’Ideas Box. Après tout, ne serait-elle pas qu’une excuse ? Excuse pour rencontrer ces hommes. Excuse pour partager un instant de rires avec eux. Un instant d’amitié. Un instant de joie. Un instant d’évasion.

Un instant, tout court.

Texte : Alexandre Belhassen
Photos : Gabriel Gauffre

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