Projets - 6 septembre 2018

« Les réfugiés rohingya ont une immense envie d’apprendre »

Comme a pu l’être à moindre échelle la jungle de Calais deux ans plus tôt, le ‘mega camp’ de Cox’s Bazar au Bangladesh a tout d’une ville aujourd’hui. Une ville de 700 000 réfugiés rohingya, minorité musulmane discriminée en Birmanie depuis des décennies. Une ville « géante et temporaire », avec ses abris en bois et en bambou, où le taux d’alphabétisation n’atteint pas les 25%. Une ville où les habitants n’ont d’autres choix que d’attendre et espérer.

En 2019, Bibliothèques Sans Frontières installera des KoomBook et cinq Ideas Box dans le district de Cox’s Bazar : trois dans les camps de réfugiés rohingya, deux autres auprès des populations hôtes alentours. Rencontre avec Anna Soravito, qui s’est rendue sur place en mars et en juin dernier.

En mars, dans le cadre de la première mission exploratoire de l’association, avec l’appui de Première Urgence Internationale et du Danish Refugee Council, Anna Soravito a rencontré des acteurs clés dans le domaine de l’éducation et de la protection au Bangladesh. Des autorités aux ONG internationales, elle a également beaucoup échangé avec les réfugiés rohingya.

« Les Rohingya sont très sollicités par les acteurs humanitaires, avec qui ils parlent surtout de nourriture et de santé. Les échanges que j’ai eus avec eux ne portaient pas sur les besoins de base mais sur leur manière de trouver l’information : Comment avez-vous accès à l’information ? Comment vous informez-vous sur la situation de votre pays ? Comment êtes-vous en lien avec vos proches ? Mais également sur les lieux de rencontres au sein du camp : Où vous retrouvez-vous ? Comment communiquez-vous entre vous ?

Leur envie d’apprendre est immense. En Birmanie, la plupart d’entre eux n’avaient pas non plus le droit d’accéder à l’école. Ils sont très peu éduqués et donc dans une très grande attente. »

Attente des Rohingya dans le camp

Dans le camp, les enfants rohingya ont accès à des structures d’éducation informelle, quelques heures par jour, jusqu’à l’âge de 13 ans. Plus de la moitié d’entre eux n’y vont toutefois pas, faute de place. Puis plus rien.

« Dans la journée, ne pouvant aller à l’école, les adolescents s’ennuient. Contrairement aux adultes, parfois engagés par les acteurs humanitaires pour la construction des infrastructures, eux ne peuvent pas travailler : heureusement d’ailleurs ! Ils n’ont que très peu d’endroits où se retrouver, se sociabiliser et jouer. Bien que ce soit plus simple pour les garçons, se déplaçant plus facilement dans le camp que les filles : les lieux de sociabilité sont alors les maisons de thé, où ils discutent, regardent des films ou du sport. Les adolescentes, elles, se retrouvent plutôt dans les tentes. »

À la fin des échanges, Anna leur a demandé d’imaginer et de dessiner leur espace communautaire idéal dans le camp, par petits groupes.

« Les dessins ont beau être différents, tous se retrouvent sur l’essentiel : des ordinateurs, des espaces cuisine, des terrains de badminton et des salles télé ! Les femmes ont, elles, dessiné beaucoup de fleurs, inspirées des broderies traditionnelles. Certains d’entre eux ne s’arrêtaient pas de dessiner : j’ai dû revenir le lendemain car ils ne voulaient pas lâcher leurs crayons. Cette activité a créé une émulation très forte entre des gens qui ne se connaissaient pas : ils imaginaient ensemble un lieu de vie, ne pensant pas juste à leurs envies mais à celles de la communauté.

Nous avons également beaucoup réfléchi sur la manière dont les femmes et les hommes, très souvent séparés, pourraient interagir dans ce même espace. Chacun s’est accordé pour que ce lieu soit mixte, avec parfois des horaires distincts. »

Photo d'un atelier de dessin auprès des Rohingya

« Un futur positif est difficile à imaginer. Les Rohingya n’ont pour l’instant d’autre choix que de rester au Bangladesh »

Avec l’aide, entre autres, du Danish Refugee Council et de la Fondation Open Society, cinq Ideas Box seront installées au Bangladesh l’année prochaine : trois dans le ‘mega camp’ pour les réfugiés Rohingya et deux autres auprès des populations hôtes alentours.

« L’arrivée au Bangladesh de populations rohingya n’est pas une nouveauté. Avant le 25 août 2017, plusieurs dizaines de milliers de réfugiés étaient déjà sur le territoire. L’accueil des populations hôtes était jusqu’alors plutôt favorable. D’autant que culturellement, ils sont assez proches : les langues se ressemblent beaucoup. Mais l’arrivée massive d’un million de Rohingya a complexifié la situation : Cox’s Bazar est l’une des zones les plus pauvres du Bangladesh, les populations étaient déjà économiquement vulnérables. Le devenant alors davantage. Si l’accueil était donc ouvert, les tensions ont depuis grandi. D’où l’importance de travailler avec les deux communautés.

La deuxième étape serait d’ailleurs de créer du lien entre les populations hôtes et réfugiées. Dans l’idéal, nous travaillerons sur les questions de cohésion sociale, comme la mise en place d’activités autour de la sensibilisation, la promotion de la paix et l’intégration. »

L’intégration : un « mot interdit » selon Anna. Car si ces populations auraient envie de s’intégrer, le gouvernement bangladais s’y oppose fermement.

« Un futur positif est difficile à imaginer. Les Rohingya n’ont pour l’instant d’autre choix que de rester au Bangladesh, malgré un discours du gouvernement birman qui affirme que tout va mieux. Sur les 200 personnes rentrées depuis l’année dernière pourtant, la moitié est revenue au Bangladesh. Et pour cause : leurs villages ont été incendiés et rasés.

Cette crise est éminemment politique, donc complexe. Un projet qui vise à faciliter l’accès à l’information des populations réfugiées n’est pas forcément bien perçu par le gouvernement. Notre défi est alors de trouver une neutralité, tout en répondant aux besoins : ce n’est pas évident. Nous allons jouer avec plein de susceptibilités, de facteurs culturels et communautaires.

Le gouvernement refusant tout type d’enseignement en langue bengali pour les Rohingya, il n’est donc pas simple de favoriser une bonne intégration locale. Ce sera d’ailleurs l’une de nos contraintes : aucun contenu à destination des réfugiés ne sera sélectionné dans la langue du pays d’accueil. »

Rohingya dans le camp

Quels contenus pourront être alors consultés et appropriés dans les Ideas Box ? Et comment seront-ils sélectionnés ?

« Nous avons beaucoup parlé de leur culture, de leurs goûts musicaux, des films qu’ils aimaient, des mythes et de leurs contes. Romain Berthier, avec qui je suis partie en juillet, a également rencontré des éditeurs et des bibliothécaires.

Pour les réfugiés, les contenus, obligatoirement validés par le gouvernement, seront donc exclusivement en birman, en rohingya et en anglais, une langue neutre qu’ils ont très envie d’apprendre. Pour eux, l’anglais est une porte de sortie. Coincés entre la Birmanie et le Bangladesh, ils pensent qu’elle leur permettra de s’ouvrir sur l’extérieur. Suite aux nombreuses conversations, nous allons donc faire des propositions : films, jeux de société, musique et livres sans texte – car la plupart d’entre eux ne savent pas lire. Puis l’on complètera dans un second temps en fonction des retours des deux communautés.

Ils y trouveront également des ordinateurs et des tablettes. L’accès aux technologies est aussi une porte intéressante pour eux. Nous avons très peu rencontré de personnes qui avaient déjà touché un ordinateur, ils sont donc très demandeurs. C’est un vrai défi ! »

Un autre défi enfin : celui de travailler de concert avec les communautés, hôtes et réfugiées !

« Les barrières seront nombreuses et symboliques. L’Ideas Box peut être un outil étonnant dans un tel contexte où peu de choses existent. Mais elle peut aussi faire peur, notamment à des communautés religieuses assez conservatrices. C’est pourquoi nous nous déplacerons avec des KoomBook dans le camp, notamment pour approcher des adolescentes qui fréquenteront difficilement des espaces communautaires.

Ces Ideas Box doivent avant tout être prises en main par les communautés. Pour cela, nous aimerions travailler avec des Bangladeshi qui connaissent bien la région mais également avec des volontaires rohingya : leur implication est essentielle pour nous faire accepter. »

Pour lire le rapport de mission d’évaluation d’Anna Soravito, c’est ici !

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