Photo d'enfants réfugiés dans le camp de Zaatari en Jordanie
Médias - 27 décembre 2016

Une bibliothèque nomade pour les réfugiés

Par Maryline Baumard, dans M le magazine du Monde

Une médiathèque en kit créée à l’initiative de l’ONG française Bibliothèques sans frontières permet aux enfants de renouer avec l’école et avec le monde.

Et Shéhérazade fait son entrée. Soieries, parure dorée, parfums. Envoûtante, la lecture entraîne Fatima, Afrah et Dunia vers un palais des Mille et Une Nuits, loin du camp de réfugiés où elles vivent depuis quatre années. Ce jeudi 1er décembre, les adolescentes syriennes oublient Zaatari, leur ville de tôle et de toile au milieu des sables jordaniens.

Rose comme un loukoum, puissant comme une histoire d’amour, le conte charme leur classe. Les yeux des filles ne lâchent les lèvres de leur enseignante que pour plonger sur leur liseuse. D’un clic, elles surlignent les mots inconnus, qu’elles chercheront plus tard dans les dictionnaires électroniques. À côté, le vidéoprojecteur ronronne, prêt à diffuser une interprétation de l’épisode du jour, comme une récompense à la belle application du groupe.

« La littérature aide les ados à s’exprimer sur leur exil, la mort, les bombes, la souffrance. » Petr Kostohryz, du Norwegian Refugee Council

« Un peu d’art ne fait pas de mal, pour oublier l’exil, le froid d’un hiver de plus au cœur du désert », lance Manal Fouad, leur professeure d’arabe, réfugiée syrienne elle aussi.
Déjà, les plus audacieuses de son groupe des 13-16 ans sont volontaires pour rejouer la scène devant une caméra. « Elles adorent se voir, comparer avec les enregistrements précédents pour constater leurs progrès », constate Manal Fouad, aussi à l’aise avec les nouvelles technologies qu’avec l’enseignement classique.

Dans un coin, les plus réservées préfèrent s’atteler à une analyse des sentiments des personnages. Parce que « la littérature aide les ados à s’exprimer sur leur exil, la mort de leurs proches en Syrie, les bombes, la souffrance. La résilience est aussi au programme de l’école », insiste Petr Kostohryz, directeur régional du Norwegian Refugee Council, chargé de l’éducation dans le deuxième plus grand camp de réfugiés au monde, où 80 000 Syriens attendent des jours meilleurs.

Quatre modules tout-terrain

Sur les routes de l’exil, aux étapes où se sont installés des camps, les savoirs s’échappent désormais de drôles de malles multicolores que les jeunes Syriens de Zaatari ont rebaptisées « World-Box ». Quatre cubes de couleurs qui les ont reconnectés au monde. Conçue pour tenir sur deux palettes, et pouvoir ainsi être hissée à l’arrière d’un pick-up ou dans une soute d’avion, l’Ideas Box – c’est son véritable nom – est la bibliothèque du XXIe siècle. « Quatre modules, 800 kilos, des tablettes, des ordinateurs, un écran, un vidéoprojecteur, des caméras et des livres, avec, bien sûr, un modem pour la connexion et un générateur pour l’alimentation », résume l’historien Patrick Weill, père du projet.

Photo de jeunes filles syriennes avec des tablettes
Dessinée par Philippe Starck, l’Ideas Box est composée de quatre boîtes modulables qui renferment livres et tablettes et servent de tables une fois dépliées. Agnès Montanari

En parallèle à ses cours à l’université Yale (États-Unis) et à ses travaux de recherche, le président fondateur de Bibliothèques sans frontières (BSF), une petite ONG française, se bat pour éviter que « tous les jeunes qui traînent sur les routes depuis des mois, attendant dans des camps, ne deviennent une véritable génération perdue, sans éducation ».

L’idée de cette bibliothèque tout terrain a germé au lendemain du tremblement de terre en Haïti, en janvier 2010. Arrivée avec ses livres, BSF les a vus se détériorer rapidement dans le chaos ambiant. Au retour, ces humanitaires de la culture ont imaginé des valises culturelles, plus protectrices. C’était le premier pas vers la bibliothèque du futur, transportable et connectée à laquelle la petite équipe s’est alors prise à rêver.

« Ces jeunes sont en manque d’école. On leur avait proposé du récréatif, ils nous demandent des maths et de l’anglais. » Céline Barré, de BSF

« Un jour, quelqu’un a soufflé qu’il serait formidable que Philippe Starck nous dessine le projet », se souvient Patrick Weill. Sans le connaître personnellement, il adresse en 2014 un courrier au pape français du design, qui y répond avec enthousiasme. Depuis, une cinquantaine d’Ideas Box fonctionnent à travers le monde. Partout, c’est le même code couleur. Un pavé jaune pour l’accès à Internet, les ordinateurs, les tablettes, les liseuses ; un module bleu pour le vidéoprojecteur, un écran et le générateur ; une malle orange pour les 250 livres, les jeux et les DVD ; et une verte pour filmer, coder, faire du théâtre ou bloguer. Le tout peut être installé en vingt minutes.

Séduit lui aussi par le concept, le philanthrope américain Alexander Soros vient de signer un chèque au nom de sa fondation pour venir en aide aux Syriens réfugiés au Moyen-Orient et leur offrir dix nouvelles box, en Jordanie, au Liban, en Irak et en Turquie.

Une façon d’oublier l’enfermement

En ce mois de décembre, pendant que Shéhérazade et le roi de Perse s’invitent en Jordanie, Pythagore débarque dans l’île grecque de Lesbos, avec son éternel théorème. À ses côtés, Thalès, Euclide et une foule d’autres mathéma­ticiens sont accueillis au camp de Moria, où sont enfermés depuis des mois quelque soixante-dix mineurs afghans et pakistanais.

« Ces jeunes sont en manque d’école. On leur avait proposé du récréatif, ils nous demandent des maths et de l’anglais, raconte Céline Barré, responsable jusqu’en octobre du programme européen de BSF. C’est leur façon de renouer avec la normalité d’avant la migration, d’oublier ­l’enfermement. » Et cela tombe bien car des œuvres classiques comme Les Mille et Une Nuits aux cours de sciences de la Khan Academy, les tablettes et ordinateurs de BSF regorgent de programmes éducatifs pour tous les niveaux et dans les grandes langues des déplacés de ce XXIe siècle.

En France, BSF a posé sa boîte magique à Paris, au lycée Jean-Quarré, un ancien établissement scolaire qui héberge des migrants, et dans le camp humanitaire de Grande-Synthe, près de Dunkerque. Pour Cassandre Van Der Have, responsable du programme nordiste, la force de l’Ideas Box réside dans sa large palette : « À Grande-Synthe, Médecins du monde, qui travaille avec cette bibliothèque trois jours par semaine, a développé un programme d’art-thérapie pour améliorer la santé mentale des migrants. La Croix-Rouge, met, elle, l’accent sur ­l’interculturel. Elle passe aux réfugiés des musiques qu’ils écoutaient en Irak ou en Iran, et leur propose de partager leurs enregistrements avec des artistes locaux. »

Sur la plage ­d’animation qu’elle assure pour BSF, Mme Van Der Have privilégie, elle, le jeu de société. « J’ai voulu répondre à une curiosité pour nos jeux classiques et ce moment a fini par s’imposer. On boit ensemble du thé ou du café, on discute, on joue. Une famille a même apporté son backgammon [le jeu est très populaire au Moyen-Orient, NDLR], qui a eu un grand succès, comme si la présence de ce jeu les autorisait à se réapproprier tout un pan de leur culture », rappelle la jeune femme, qui envisage désormais d’ouvrir un atelier de fabrication avec une association de la ville, afin que d’autres familles puissent disposer de ce matériel si précieux. Pendant que les parents jouent et discutent, les enfants, assis à côté, ne ratent jamais l’occasion d’un jeu ou d’un dessin animé.

Le livre, une valeur sûre

Si la tablette hypnotise les plus jeunes, si l’accès à Internet est un outil pour tous, BSF observe que le livre reste partout une valeur sûre. « Un jeune Kurde vient de me demander du ­Descartes et du Jean-Paul Sartre en anglais », relève Cassandre Van Der Have, qui reconnaît toutefois que là n’est pas l’essentiel des requêtes.

Romans et bandes dessinées sont, eux, très courus. À Lesbos, Céline Barré a noté qu’après « une enquête sur les goûts et les envies des adolescents, l’arrivée de nouveaux livres a été une véritable fête ». La jeune femme a multiplié les échanges entre les Ideas Box de la route des migrants pour offrir de la nouveauté et mieux répondre aux demandes. « Quand les Syriens ont laissé place aux Afghans, au printemps dernier, à Lesbos, nous avons envoyé nos contenus en arabe vers le camp d’Athènes et rapatrié des BD en farsi et des dictionnaires ourdou-anglais », explique la responsable, pour qui cette souplesse d’adaptation est une des clés.

Photo du module jeux de l'Ideas Box
Chaque caisson de l’Ideas Box a sa particularité. Le modèle orange contient livres, jeux et DVD. Agnès Montanari

Au fil des mois et de l’appropriation de l’outil, les animateurs observent que les demandes d’informations juridiques se multiplient. Il y a quelques jours, une femme kurde a passé un après-midi entier sur les écrans de Grande-Synthe afin d’obtenir des renseignements en kurde sur la procédure d’asile en Grande-Bretagne et télécharger les documents sur son téléphone. « Le public, connecté avant de migrer, aime se réapproprier son destin en menant lui-même ses recherches », observe Cassandre Van Der Have. Partout, la ruée vers l’Ideas Box rappelle qu’une fois le gîte et le repas assurés, l’accès à la culture et au savoir est aussi un besoin vital.

Jérémy Lachal, directeur de Bibliothèques sans frontières (BSF), explique le fonctionnement de l’Ideas Box